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mercredi 13 mai 2015

La promotion de Magali

La promotion de Magali
Magali vit Etienne lever le regard de son ordinateur et lui sourire. Elle  lui fit un petit geste de la main ; il se leva et ils se dirigèrent ensemble vers la machine à café. Comme d’habitude leur conversation glissa d’un sujet à l’autre sur des thèmes qui n’étaient pas exclusivement professionnels. Ils travaillaient ensemble depuis à peine un an, mais Etienne n’arrivait plus à se souvenir qu’il ait eu une vie professionnelle avant Magali. Elle  était la première personne qu’il  ait recrutée suivant son propre choix. Il avait eu ce que l’on appelle un « coup de cœur » pour cette jolie blonde réservée, mais pleine d’une calme assurance. Elle avait le don de le  rassurer, lui  qui cachait soigneusement son caractère anxieux et perfectionniste.
Tout à sa volonté de tout réussir, y compris ses recrutements, Etienne avait consacré beaucoup d’énergie à former Magali, sa cadette de quatre ans .Il  l’avait accueillie dans l’entreprise et avait tout fait pour assurer sa réussite. C’était un garçon charmant, bourré de talents et imprégné de l’esprit maison. Il faisait partie du vivier des cadres à haut potentiel du groupe. Doté d’un excellent esprit d’équipe, il n’hésitait jamais à prendre de son temps pour aider un collègue en difficulté. Taillable et corvéable à merci, il était volontaire pour toutes les missions exceptionnelles qu’on pouvait lui confier. Il avait préparé à l’attention de Magali un programme de formation complet et avait consacré beaucoup de temps à lui expliquer les rouages de l’entreprise.
En contrepartie, elle lui avait apporté son calme, son recul et quelques idées originales, qu’il s’était approprié sans même s’en rendre compte. Au fil du temps, elle lui était devenue indispensable et il considérait la réciproque comme vraie.  
A la machine à café,  un petit groupe  excité s’était formé. La bruit  du départ du Directeur Général, Valentin Laguigne, courait depuis déjà un certain temps, ce qui ne faisait pas les affaires d’Etienne. Il avait  travaillé dur pour acquérir la confiance du partant et l’idée de recommencer avec un nouveau ne l’enthousiasmait pas.
La rumeur courait précisément  sur le nom du remplaçant qui s’avérait devoir être une remplaçante. Stéphanie Lapoigne, ancienne directrice commerciale, qui avait fait une mobilité au sein du groupe, tenait la corde des pronostics.
C’est formidable couinaient les filles, la cause féministe gagne du terrain !!! Les hommes étaient plus réservés mais faisaient mine d’avoir l’esprit ouvert. Peu importe, si c’est la meilleure, disaient-ils, tout en pensant le contraire.
Magali, priée de s’exprimer sur le sujet, fit mine de se joindre au clan des filles. En réalité, la cause lui était totalement indifférente et elle  n’avait pas une  once de féminisme, incapable qu’elle était de s’identifier à un groupe quel qu’il fut. Le fait que le directeur général soit un homme ou une femme l’indifférait au plus haut point, dans la stricte mesure où il était encore trop tôt pour qu’elle puisse postuler à pareille fonction.
Lorsqu’ils regagnèrent leurs places, Magali passant derrière le bureau d’Etienne, remarqua une fois de plus le post-it, avec les codes d’accès informatique,  collé en bas de l’écran. Son regard s’attarda pensivement sur la photo de l’épouse  et des deux enfants d’Etienne, une jolie brune et deux poupons joufflus. La façon niaise qu’avait Etienne de regarder cette photo restait pour elle un profond mystère.  
Pour son premier job, Magali avait été ravie d’avoir pour patron un garçon brillant, à peine plus vieux qu’elle, et lancé sur la voie de la réussite. Doté d’une forte capacité de travail et d’une excellent mémoire, il emmagasinait tout ce qu’il lisait, entendait ou voyait. Il avait appris  à habiller tous ses écrits et toutes ses paroles de l’esprit maison, qui se voulait entreprenant et conquérant. Il y avait un jargon maison, un comportement maison, faussement décontracté, et même un code vestimentaire qu’il respectait à la lettre. Il avait porté assez longtemps la cravate au logo de l’entreprise, qui avait été distribuée pour l’anniversaire des vingt ans de sa création. Il était avenant sans être beau et intelligent sans l’être trop.
Les rumeurs se révélèrent exactes et Stéphanie Lapoigne fut nommée Directrice Général au conseil d’administration du lundi suivant. Son prédécesseur fut prié de vider les lieux dans la semaine. Etienne évita de le croiser de peur de compromettre son image. Magali, dont l’opportunisme était plus fin, vint l’aider à faire ses cartons. A cinquante ans, il était loin d’être fini et pouvait tout à fait rebondir ailleurs. On se souvient davantage des soutiens dans l’adversité que des félicitations dans le succès. Au pire, se disait Magali, j’aurai perdu quelques  heures de ma vie à faire des cartons. Lorsque le partant partit, il vint faire  des adieux émus à Magali, qu’il avait assez peu remarquée du temps de son règne.
Stéphanie Lapoigne prit ses fonctions à bras le corps. Les ventes avaient fléchi et elle avait été nommée pour redresser la situation.
Elle décida de lancer le plan « Ambition 2030 » et de fixer un objectif de progression des ventes de 30% et de la marge de 40%. Arrivé à ce stade, elle considéra qu’elle avait fait sa part de travail et qu’elle pouvait laisser à ses collaborateurs le soin de régler les modalités pratiques d’atteinte de ces objectifs.
Les vieux briscards de l’entreprise se firent discrets. L’unanimité se fit pour proposer le nom d’Etienne pour coordonner l’opération. Sa nomination fut d’autant plus facile qu’il était volontaire pour tout.
De son côté, Magali se trouvait confrontée à une situation inédite, avec le sentiment qu’une opportunité pouvait s’ouvrir, sans savoir exactement comment la saisir. Elle se renseigna discrètement  sur les habitudes de la nouvelle venue. Imperceptiblement  elle cala son rythme sur le sien, ce qui la conduisit à la croiser le matin à l’arrivée, souvent au café et à l’occasion aux toilettes. Ce devint un jeu et progressivement Stéphanie apprit à situer la place de Magali dans l’organisation générale. Elles échangèrent quelques plaisanteries, puis quelques idées semées de-ci de-là. Magali fit, à l’occasion de ces échanges matinaux, quelques remarques pertinentes qui se révélèrent utiles pour la prise de fonction de son interlocutrice. Ses idées, contrairement à celles d’Etienne étaient toujours originales et elle se garda bien de les faire connaitre de qui que ce soit d’autre que de Stéphanie, afin que l’on ne puisse pas identifier leur source. Ainsi disparut, victime collatérale de l’ambition de Magali, Georges Lambrouille, directeur de la coordination, surtout connu pour être le spécialiste de la zizanie. Il expiait ainsi le mauvais accueil qu’il lui avait réservé  à son  arrivée.
Lorsqu’Etienne revint de l’entretien qu’il avait eu avec la directrice générale et au cours duquel il s’était vu confier la coordination du projet « Ambition 2030 », son premier réflexe fut d’aller partager sa joie avec Magali, qui ne ménagea pas ses encouragements. Etienne entraina Magali dans une salle de réunion et ils commencèrent à échafauder des plans. Malgré ses capacités de réflexion, Magali était trop jeune et inexpérimentée pour percevoir le caractère périlleux de l’entreprise qui avait été confiée à Etienne. Il ne leur fallut pas longtemps pour poser le diagnostic, qui était d’ailleurs connu de tous. La restriction des budgets de recherche et de développement avait entrainé un vieillissement de la gamme et la révision à la baisse de l’intéressement des commerciaux avait découragé la force de vente.

Trois semaines plus tard
Ce soir- là, Magali sortit du bureau totalement éreintée. Elle avait travaillé comme une forcenée sur le plan « Ambition 2030 » et sa première ébauche  prenait forme. L’ayant à peine remerciée, Etienne lui avait signifié qu’il n’avait plus besoin d’elle à ce stade du projet. Les éléments techniques étant posés, il arrivait au stade de son travail où il excellait. Il fallait tout mettre en forme et habiller le projet de l’esprit maison.
Habituée à ce mode de travail, Magali s’était retirée et avait quitté le bureau un peu plus tôt que d’habitude. Sa vie sociale avait un peu pâti de son rythme de travail des dernières semaines, mais elle évita d’appeler qui que ce soit. Elle se garda bien également  de rentrer directement chez elle. Arrivée dans une rue colorée de Paris, elle décida de commencer par un peu de détente. Elle repéra un petit restaurant marocain sur lequel elle jeta son dévolu. Pour une fois, elle décida de se lâcher et se commanda un couscous brochette, accompagné d’une demi- bouteille de gris de Boulaouane. Il était encore tôt   et elle était seule cliente dans le restaurant. Le patron la vit  engouffrer son couscous, se resservir deux fois et descendre la demi- bouteille de vin. A la fin du repas, Magali sentait une douce chaleur l’envahir. Elle était  toute revigorée et, un double café bu, elle était prêt à attaquer la deuxième partie de sa soirée.
Sortant du restaurant, elle se dirigea vers un ciber-café qu’elle avait préalablement repéré. Elle paya en liquide pour deux heures d’utilisation d’un poste internet. Il lui fallut moins d’une heure pour boucler l’opération. Elle commença par les sites X et visionna quelques images assez crues, qu’elle enregistra sur une clé USB neuve, achetée pour l’occasion. Satisfaite, elle poursuivit ses recherches jusqu’à atteindre un site pédophile. Elle  sourit de contentement  lorsqu’elle tomba sur une série de vues qui représentaient des enfants de cinq à six ans en position scabreuse avec des adultes libidineux. Elle chargea tout sur sa clé USB et nota  soigneusement les chemins d’accès qu’elle avait utilisés. La tâche avait été plus facile que prévu. Elle s’en indigna un peu, mais pas trop et rentra chez elle avec le sentiment du devoir accompli.
 Une semaine plus tard
Etienne  releva la tête de son ordinateur, se leva et s’étira avec satisfaction. Son intervention devant le comité de direction du lendemain était prête à temps. Il  n’était pas un improvisateur et savait que c’était son point faible ; il devait avancer sur des rails bien tracés et ne pas s’écarter de sa présentation. Il était satisfait de son travail mais gardait malgré tout un fond d’inquiétude ; on ne lui avait jamais confié un dossier d’une telle importance.
Se trouvant seule avec lui, Magali s’inquiéta maternellement de sa mauvaise mine. Tu as une tête de déterré lui dit-elle, Prend garde à ta santé. Il en rit et la rassura. Elle lui proposa de relire sa présentation pour vérifier qu’il n’y ait pas de coquille et, comme prévu, il refusa. Il ne montrait jamais une présentation à l’avance, pour ne pas laisser  à un éventuel contradicteur le loisir de trouver une faille dans son raisonnement. Invité au comité de direction pour la première fois, il n’avait pas dérogé à son principe, malgré l’usage qui voulait que les documents parviennent aux participants  au moins deux jours avant la réunion. C’était clairement une première faute et Magali, malgré son manque d’expérience, l’en avait prévenu. Sans surprise, il avait balayé sa remarque d’un revers de main.
Vers quinze heures, il y eut un creux et Magali se retrouva seule dans l’open-space. Elle mit à profit le temps dont elle disposait.
le lendemain   
Le comité de direction s’étendait sur toute la matinée. Magali alla faire le tour de quelques bureaux. Elle s’attarda auprès de la secrétaire du directeur marketing et lui fit part incidemment de son inquiétude sur la santé d’Etienne. Le soir même la totalité de l’entreprise était convaincue que ce dernier était frappé d’un cancer incurable et que son pronostic vital était engagé.
Le comité de direction ne se termina qu’à Treize heure. Magali était partie déjeuner. A son retour elle trouva Etienne prostré, le regard fixe sur son ordinateur. Elle l’entraina dans une petite salle de réunion et l’écouta avec attention, comme elle savait si bien le faire.
La première partie de la présentation d’Etienne s’était déroulée ans un silence glacial, mais sans incident majeur. Les choses s’étaient gâtées en abordant la partie budgétaire. Le directeur financier, Jean Lafouine,  avait commencé à soulever quelques contradictions notables entre les différents tableaux présentés par Etienne et il s’en était suivi une véritable curée. Valentin Duvent, le directeur commercial, notamment,  s’était livré à une critique acharnée des idées innovantes  avancées par Etienne, qui étaient en grande partie celles de Magali. Fort heureusement Etienne ne s’en souvenait plus et  croyait sincèrement qu’il s’agissait des  siennes. Même le directeur de la production, Robert Lancien, qui avait pourtant des relations amicales avec l’équipe d’Etienne, s’était joint à la curée.
Ma carrière est ruinée, gémissait Etienne. J’avais pourtant bien vérifié mon travail, j’étais certain sur que tout concordait et en fait c’était bourré de coquilles. Je t’avais proposé de relire, lui rappela Magali. Tu es trop fatigué, tu m’inquiètes lui dit-elle gentiment, fais attention à ta santé. Elle  tenta de le rassurer : tu as perdu une bataille, pas la guerre !
L’après- midi, en passant aux toilettes au bon moment, Magali se trouva confrontée à une épreuve qu’elle n’avait pas attendue. Tandis qu’elle se lavait  les mains à côté de Stéphanie, celle-ci la cueillit à froid et lui demanda ce qu’elle pensait des idées qui figuraient dans la présentation d’Etienne. Magali eut moins de trois secondes pour réfléchir à sa réponse. Elle fit le bon choix. J’ai participé au travail dit-elle, je suis d’accord avec les idées qu’il contient et en plus, se permit-elle de rajouter, certaines sont de moi.
Stéphanie la regarda dans les yeux et lui dit : Soyez solide, je compte sur vous !
Magali prit pour une promesse d’avenir un propos qui n’engageait à rien. Elle rejoignit son bureau regonflée à bloc, ce qui était bien l’objectif de Stéphanie. 
Le lendemain, Etienne était convoqué par  cette dernière. Magali guetta son retour et, contre toute attente,  il revint rasséréné. Stéphanie l’avait bien accueilli et lui avait fait des compliments sur un travail qui restait bon, malgré l’attaque générale  dont il avait fait l’objet. Elle lui demandait de le reprendre, en intégrant les idées avancées par les différents directeurs et en collaboration avec eux.
Quatre  mois plus tard
Etienne était éreinté, les derniers mois  s’étaient révélés épouvantables. Il était repassé au moins dix fois devant le comité de direction et avait travaillé comme un forcené. Toutes ses  présentations comportaient des coquilles que Jean Lafouine relevait avec délectation. Il en était venu à douter de lui, mais continuait à laisser se codes informatiques en évidence au bas de  sur son écran.
Durant cette période, de nombreux collègues s’étaient inquiétés de sa santé, ce qui avait fini par le troubler, et par perturber  son sommeil. Il n’en fut que plus fatigué et s’en ouvrit à son médecin de famille. Celui-ci ne trouva rien d’anormal mais, comme il était en relation avec le directeur d’une clinique spécialisée en diagnostics généralisés, il l’envoya passer une série d’examens. Etienne dut prendre plusieurs rendez-vous, naturellement en cours de journée. La clinique manquait d’activité. Etienne se vit prescrire une série d’examens complémentaires, dont un scanner du cerveau.
Naturellement il racontait ces différentes démarches à Magali, qui lui répondait sur un ton de compassion qui lui glaçait le sang. Il n’en dormit que plus mal et se trouva de plus en plus fatigué, ce qui le conduisit à d’autant plus d’examens complémentaires.
Sur le front interne le comité de direction ne lui fit pas de cadeau. La meute ayant senti la faiblesse sous l’apparente assurance, le malmena de plus en plus durement  à chaque séance. Il finit par commettre la faiblesse de se faire accompagner par Magali pour ces rencontres. A court terme ce fut efficace, les coquilles disparurent comme par enchantement et la meute eut un peu plus de retenue avec Magali, pour laquelle tous avaient de la sympathie. Elle sut se tenir à sa place et ne prit jamais la parole qu’à la demande d’Etienne.
Stéphanie de son côté se maintenait en position d’arbitre et ne se portait au secours d’Etienne qu’en cas de stricte nécessité. A chaque critique, elle imposait que le contradicteur apporte une idée de substitution.
 Ce faisant, de critique en critique, le projet de plan « Ambition 2030 » ne faisait que s’améliorer de l’apport de chacun et  commençait à prendre forme. La fin des travaux approchait et il était prévu de  présenter le projet   à la direction du groupe et à la convention  annuelle de l’entreprise, qui se tenait traditionnellement fin octobre.
Etienne entrevit la fin de son calvaire et, malgré les divers examens qu’il subissait, commença à se rasséréner. Son sommeil s’améliora et il entra dans une période de convalescence. La qualité du dossier final fit taire les critiques et il reprit confiance dans l’avenir, ce qui ne faisait pas les affaires de Magali.
Quatre jours après
Ce matin- là trois courriers signés de Georges Lambrouille, dont on a vu ci-dessus qu’il était l’ancien directeur de la coordination,  parvinrent respectivement à l’épouse d’Etienne, à Stéphanie Lapoigne et au responsable de la sécurité informatique, Stéphane Scanner.
Le courrier à l’attention de l’épouse d’Etienne comportait trois photos d’enfants, de l’âge des siens, dans des positions abominables avec des adultes. Un seul commentaire : « Chère Madame, voici quelques photos tirées de la collection privée de votre mari ». Son sang ne fit qu’un tour.
Les courriers à l’attention de Stéphanie et du responsable de la sécurité étaient plus subtils et conseillaient de procéder à certaines investigations. Stéphanie fut tentée de jeter le sien à la corbeille. Elle n’eut pas le temps, Stéphane Scanner avait immédiatement procédé à des vérifications et était tombé sur des consultations effectuées à partir du poste d’Etienne. Ses vérifications  le menèrent rapidement sur des sites pédophiles. Stéphanie n’avait pas eu le temps de réfléchir à la réaction appropriée à la situation, que déjà une  collection d’images scabreuse était découverte sur le poste de travail d’Etienne. Stéphane Scanner  s’empressa de faire part de sa découverte à Stéphanie, qui n’eut pas d’autre solution que de réagir immédiatement.
Les faits étant avérés, on en oublia d’en vérifier la source. Il était de notoriété publique qu’Etienne entretenait les plus mauvaises relations avec Georges Lambrouille et l’idée d’une vengeance parut assez évidente à toutes les personnes impliquées dans le dossier. La signature, du reste, était remarquablement bien imitée, du bel ouvrage.
Etienne fut convoqué chez Stéphanie avec la DRH, Angéline Lamorale. Toutes deux avaient deux enfants chacune et  elles ne furent pas tendre. Comme tous les innocents, Etienne sut fort mal se défendre et, à la fin de l’entretien, il eut le choix entre se démettre ou être poursuivi en justice. Dans l’affolement il signa tous les papiers que les deux femmes lui tendirent et se retrouva dehors sans avoir vraiment compris ce qui lui était arrivé.
Un mois après
Magali assurait l’intérim d’Etienne et travaillait comme une forcenée, totalement décidée à faire en sorte que l’intérim devint permanent. Elle avait calculé l’augmentation qu’elle pourrait demander et avait déjà dépensé le triple en projets.
Les dossiers pour le comité de groupe et pour la convention annuelle étaient prêts. Les dates de ces instances paraissaient fatidiques à Magali. Il est impossible de trouver un remplaçant à Etienne dans les délais et, si c’est moi qui assure les échéances, ils n’auront pas d’autre choix que de me nommer, pensait-elle.
Lorsque la secrétaire de Stéphanie vint la trouver  pour lui fixer un rendez-vous, Magali jubila. Le caractère formel de la prise de rendez-vous  était inhabituel et reflétait bien le caractère officiel de cette rencontre. A l’accoutumé un simple appel suffisait.
Magali se prépara à l’entretien avec le plus grand soin. Elle établit son argumentaire pour obtenir l’augmentation la plus élevée possible. S’enflammant toute seule, elle en vint à se préparer à faire une  demande exorbitante.
La veille de son rendez-vous avec Stéphanie, en sortant du bureau, Magali se rendit au rendez-vous qu’elle avait avec Etienne. Il était ravagé. Non seulement il avait perdu son travail du jour au lendemain, mais en plus sa femme n’avait pas voulu entendre ses explications sur son licenciement. Il s’était retrouvé à la rue,  avec une simple valise et engagé dans une procédure de  divorce orageuse,  avec la perspective de la déchéance paternelle.   Magali le rencontrait toutes les semaines et elle était la seule, et pour cause, à croire à son innocence.
N’ayant pas eu connaissance des courriers signés de Georges Lambrouille, il gémissait : mais qui donc a pu me faire un coup pareil ?  Stéphanie se garda bien de l’éclairer sur le sujet et, avec adresse, l’orienta vers l’avenir. Elle était très habile manipulatrice et Etienne lui vouait une immense confiance. Semaine après semaine, elle réussissait à le tirer de sa léthargie des premiers jours. En le quittant, elle avait un sourire de satisfaction sur le travail qu’elle accomplissait pour lui redonner un nouveau souffle. Il est trop jeune pour ne pas pouvoir rebondir, se disait-elle. Il pourra toujours me resservir, avec tout ce qu’il me doit ! 
Un instant l’idée d’y être allé un peu trop fort lui traversa l’esprit, Elle la chassa bien vite. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs se dit-elle. L’objectif valait bien un petit sacrifice.
Le lendemain
En entrant dans le bureau de Stéphanie, Magali était totalement sûre de son triomphe. Ses espoirs s’effondrèrent en une fraction de seconde. La directrice générale était assise à sa table de réunion en compagnie d’une femme d’une quarantaine d’année très élégante et très assurée. Avant même que la première parole ne fut échangée, Magali eut l’impression que le ciel lui tombait sur la tête.
Je fais les présentations, dit Stéphanie. Carole, voici ton adjointe. Elle a participé à tous les travaux de notre plan d’action. Tu pourras totalement t’appuyer sur elle. Magali, vous avez été très courageuse et vous avez très bien assuré l’intérim d’Etienne. Voici enfin sa remplaçante. Vous allez pouvoir souffler. Je compte sur vous pour l’aider à réussir.
Magali suivit le reste de l’entretien dans un état second. Elle ne se souvint même plus de quoi il avait bien pu être question. Après une vingtaine de minutes, Stéphanie la libéra. Magali sortit et laissa les deux femmes en pleine   conversation. La seule chose qu’elle nota était qu’elles se tutoyaient.             
Sortant du bureau de Stéphanie, elle passa devant celui  de Robert Lancien qui, voyant sa mine atterrée, la fit entrer. Il  referma sa porte et la fit assoir.
Que se passe-t-il ? demanda-t-il d’un ton paternel.
Magali lui raconta tout ce qui était avouable. Il l’écoutait avec un sourire entendu.
Rien d’étonnant dit-il, Carole est l’âme damnée de Stéphanie. Elle la suit de peu dans toutes ses affectations.
Mais pourquoi n’est-elle pas arrivée plus tôt ? demanda naïvement Magali.
Il fallait qu’une place se libère, lui répondit Robert. Il aurait été trop dangereux de la mettre sur le poste d’Etienne tout de suite. Personne n’aurait compris qu’on le débarque pour placer quelqu’un. Etienne  s’est usé sur le projet de plan stratégique et maintenant Carole arrive avec un dossier servi sur un plateau d’argent.
Magali ne comprenait pas. Mais, bafouilla-t-elle, Etienne ne serait pas parti, s’il n’y avait pas eu cette malencontreuse affaire ?
Mais si ! répondit Robert en riant. L’affaire est tombée au bon moment pour Stéphanie, mais de toutes les manières Etienne était condamné depuis le début. Pourquoi crois-tu que personne ne lui a disputé le dossier ? lui demanda-t-il.
Magali sonnée retourna vers son bureau. Tout ça pour ça, se dit-elle, découragée.
Elle s’assit à sa table et resta ainsi, les yeux fixes, durant tout le reste de l’après-midi. Elle ne vit pas passer l’heure et fut tirée de sa léthargie par la sonnerie du téléphone. Elle fut tentée de ne pas répondre, mais voyant que c’était un numéro extérieur inconnu qui l’appelait, elle décrocha par curiosité et entendit :
-          Valentin Laguigne à l’appareil, votre ancien Directeur Général, vous souvenez vous de moi ?
-          Mais bien-sûr, monsieur, répondit Stéphanie chaleureusement.
-          Voici, mademoiselle, je vais être rapide. Je viens de prendre la présidence de la Compagnie Générale Spécialisée, je constitue mon équipe et je cherche de jeunes talents. Accepteriez-vous que nous nous rencontrions rapidement ?
-          Mais, bien évidemment, répondit Magali avec enthousiasme et le rendez-vous fut pris pour le lundi de la semaine suivante.

En raccrochant, Magali resta un long moment la main sur le combiné. Enfin un peu de morale se dit-elle. Je commençais à ne plus croire en la justice.      

vendredi 19 décembre 2014

La Galatée est de retour

La Galatée est de retour


La Galatée est de retour.
La nouvelle a couru du fond de l’arsenal, de rempart en rempart, de rue en rue, de maison en maison, jusqu’à la demeure de maître Jean.
Elle est passée par le quartier du port, dans les ruelles étroites aux maisons de marins. Il n’est pas un foyer qui ne compte un fils, un mari, un cousin ou au moins quelqu’un que l’on connaît, qui ne soit de l’équipage du navire qui rentre d’une course lointaine.
Elle s’est arrêtée au porche de la maison de l’armateur. Le serviteur qui l’amène sait que l’on n’entre pas dans cette maison sans en respecter la stricte étiquette.
Du fond de l’horizon, dans la splendeur du soleil levant de ce matin de septembre, il a reconnu le gréement tant espéré. Ce n’est que lorsqu’il a été sur de lui, à en mettre la tête sur le billot , qu’il a pris ses jambes à son cou, pour porter la nouvelle à son maître. Arrivé au porche de la maison, il s’est arrêté, a repris son souffle, remis ses vêtements en ordre et arrangé sa coiffure. Aucune circonstance n’autorise le désordre dans la maison gérée par une main d’acier.
Il s’est présenté au majordome et a demandé audience à maître Jean. Le majordome l’a toisé et lui a rappelé que l’on ne dérange pas le maître à l’heure de son premier repas du jour sans disposer d’un grave motif. Le commis a insisté, il a dit qu’il mesurait son impudence mais que, malgré tout, il entendait être reçu par le maître pour un important motif.
Le majordome est entré dans la grande salle ou maître Jean déjeune en tête-à-tête avec son épouse. Ils sont chacun de part et autre de la grande table de bois sombre. Les murs sont lambrissés. Tout rappelle dans cette pièce qu’on est dans  la demeure d’un homme de mer. Le majordome attend qu’on l’autorise à parler. Maître Jean  poursuit son propos. Sa femme l’écoute. Elle ne l’interrompt que rarement et pour de courtes phrases juste pour montrer sa compréhension et son accord. Elle ne se force pas pour cela, son approbation est sincère. Jamais elle ne se risquerait à penser différemment de son mari.
Maître Jean se tourne vers son majordome, lui faisant ainsi comprendre qu’il peut parler.
« Loïc demande à vous parler Monsieur. »
Maître Jean ne demande pas pourquoi. Jamais il ne s’abaisserait à marquer sa curiosité. Il laisse passer quelques instants, puis répond : « Qu’il entre donc. »
Loïc est entré. Lui aussi attend qu’on l’interroge. Maître Jean poursuit son repas. Il sait que la nouvelle doit être bonne, sinon on aurait attendu qu’il se soit rendu à son bureau pour la lui annoncer.
Il suppute sans rien en montrer la teneur de l’annonce qu’il va recevoir. Il jouit de ce moment d’attente où tout est possible. Il attend avant l’hiver la « Marie galante », mais surtout la « Galatée », qui compte déjà soixante-douze jours de retard et dont il n’a plus reçu de nouvelles depuis huit mois. Il avait alors appris qu’elle avait quitté les rivages d’Afrique. Depuis plus aucun signe de vie ne lui est parvenu.
La femme de Maître Jean attend. Elle aimerait vite savoir, mais n’ose pas questionner. Elle sait que tout signe d’impatiente serait fort mal venu.
Enfin Maître Jean se décide. « Eh bien mon ami, que se passe-t-il de si urgent ? »
Loïc reprend son souffle.
« La Galatée est de retour » dit-il simplement.
Maître Jean ne bronche pas. Le fleuron de sa flotte qu’il commençait à croire perdu est de retour. Sa femme a rosi, touchée par l’émotion de la nouvelle.
Maître Jean se tourne vers elle et lui répète comme si elle n’avait pas entendu :
« La Galatée est de retour ».
Puis, pour abréger sa torture, il rajoute « Vous devez avoir à vaquer à vos affaires. Je ne vous retiens pas ».
La femme remercie, se lève dignement, s’éloigne à pas comptés comme il se doit pour une dame  de sa condition. Elle monte l’escalier   en relevant sa longue jupe sombre. Elle emprunte le couloir de gauche, tape à la deuxième porte et entre sans attendre la réponse.
Rosemarie est devant sa psyché. Elle brosse ses longs cheveux blonds en se regardant dans son miroir comme un juge un accusé. Elle se tourne vers sa mère, le regard interrogatif.
« La Galatée est de retour » entend-elle simplement.
Le geste de la main se fige, le temps s’arrête. La Galatée est de retour….. et Jean-Marie est à son bord.          
Il y a deux ans, presque jour pour jour, il se présentait à la porte de la demeure de Maître Jean et demandait audience. Il était accompagné d’un témoin et avait été reçu suivant le rituel préparé.
Maître Jean était assis dans son salon, sa femme debout derrière lui. Il avait invité son visiteur à parler.
« Je viens aujourd’hui vous demander la main de votre fille Rosemarie »
« Monsieur, l’homme qui épousera ma fille deviendra mon fils, moi qui n’en aie point. Il deviendra mon successeur et sera à son tour armateur. Avez vous mesuré la charge qui pèsera sur ses épaules ? »
« J’espère en être digne et m’efforcerai, chaque jour que Dieu me donnera, de vous prouver que je le suis »  avait répondu Jean-Marie en soutenant le regard du maître de maison. 
« Un bon armateur se doit d’avoir lui-même parcouru les mers au moins une fois » avait ajouté Maître Jean.
« La Galatée part dans trois mois. Si vous le désirez vous embarquerez comme second, et lorsque vous rentrerez, si vous vous êtes montré digne de notre confiance, alors oui, vous pourrez épouser ma fille.
Les questions et les réponses avaient été préparées d’avance et chacun avait récité son rôle comme convenu.
Durant les trois mois qui avaient précédé son départ, Jean-Marie avait mené sa cour chaque jour avec ce qu’il fallait de retenue, mais aussi de chaleur et de gaieté pour à la fois plaire à la mère et à la fille, ce qui témoignait, à défaut d’autres qualités, d’un grand sens de la diplomatie.
Rosemarie qui n’avait pas grande expérience des hommes, et n’en aurait d’ailleurs jamais, était tombée follement amoureuse de ce mari promis de belle allure et de beau discours.
La Galatée était partie le jour prévu, emportant mille rêves dans ses flancs. On avait eu de ses nouvelles par un navire croisé sur les côtes d’Afrique, puis plus rien depuis huit mois. Le retour était prévu pour juin. Rosemarie avait compté chaque jour, traversant des périodes d’espoir, d’abattement et même de colère contre son père qui avait imposé cette épreuve. 
Pour l’instant Rosemarie sent une immense joie l’envahir. Une immense joie et aussi une grande appréhension de la vie de femme mariée qui l’attend. Mais il sera bien temps d’y penser. Pour l’heure Rose Marie veut se joindre à la petite foule qui déjà doit s’amasser sur les quais.
Elle crie, elle rit, elle demande qu’on l’aide à vite se préparer. Elle est coiffée, vêtue en un clin d’œil. Elle dévale l’escalier, mais se reprend à la dernière volée de marches. Prêt de l’entrée, elle jette un regard sur le grand miroir encadré accroché au mur. Le miroir saisit au vol l’éclat de ses vingt ans, la plus belle image qu’aucun miroir ne lui renverra jamais. Elle s’agace d’une mèche qui dépasse de sa coiffe, se regarde, se sourit et s’en va, sans même sentir la présence de son père qui l’observe pensif.
Rosemarie a vite fait de se rendre au port. La Galatée est maintenant bien  visible. Elle approche du chenal qui mène aux embarcadères. La marée montante la porte vers l’entrée du port.
Le capitaine Le Guenan est à son poste de manœuvre.  Il sent le navire frémir sous  lui. Le capitaine est fier et triste à la fois. Pour la sixième et dernière fois, sous son commandement, il ramène à bon port le navire qui lui a été confié et qu’il a mené à l’autre bout du monde. Le capitaine va débarquer pour la dernière fois. Désormais, c’est lui qui guettera avec sa longue vue les navires qui rentreront de leurs lointains périples. Pour l’instant il veille à la perfection de sa dernière manœuvre d’accostage.
Déjà du navire au port, et du port au navire, on distingue la foule qui attend et l’équipage  en pleine effervescence. Chacun dans la foule cherche à distinguer celui qu’elle a vu partir vingt mois plus tôt. Rose Marie, comme tous les autres cherche la grande silhouette de Jean-Marie.
Le navire est prêt à l’accostage. Dans la foule, les cris des uns et des autres surgissent au fur et à mesure qu’ils reconnaissent leurs fils, maris, frères ou cousins.
Rosemarie cherche toujours du regard, mais ne trouve rien.
Le navire est à quai, la passerelle a été jetée. Rose Marie s’avance. Le capitaine Le Guénan la voit. Elle voit qu’il l’a vue, elle voit son regard qui se détourne. Elle sait avant qu’on le lui dise. Elle connaît depuis toujours le capitaine, familier de la maison. Fille de l’armateur, elle se permet le privilège d’emprunter la passerelle. Elle rejoint le capitaine, ne pose pas de question mais lève son regard vers lui. Il se penche vers elle, pose sa main sur son épaule. Elle n’entend que quelques mots :
« Nuit sans lune………. quatre jours de mer de Montévidéo…….océan  démonté…. Il n’a pas vu venir la lame »
Au milieu du vacarme joyeux, dans la cohue du débarquement, des embrassades, Rosemarie s’est retirée en elle-même. Le miroir ne verra plus jamais l’éclat de son regard, la gaieté de ses vingt ans.
Rose Marie est rentrée chez elle sans vraiment réaliser ce qu’elle faisait, le visage calme, le regard vide. Lorsqu’elle a franchi le seuil, sa mère a compris sans même avoir posé une question. Elle a pris son enfant dans ses bras et alors toutes deux ont pleuré.
De son bureau, Maître Jean a entendu les pleurs. Lui non plus n’a pas eu besoin d’explications.
Plus tard, il est allé au port et a reçu le capitaine Le Guénan qui lui a rendu compte de son périple. Il a tout expliqué, les achats, les ventes, les escales, les réparations qui l’ont retardé aux Amériques et puis enfin la dernière question.
« Que s’est-il passé ? »
Vingt mois plus tôt, juste avant le départ de la Galatée, Maître Jean avait reçu le capitaine et lui avait dit :
« Je te confie Jean-Marie. Il prétend devenir mon gendre. La mer ne pardonne pas aux tricheurs. Si c’est un homme ramène le moi. Il sera mon fils et gouvernera ma maison. S’il n’en est pas un, perd le quelque part d’où il ne pourra jamais revenir »
Le capitaine répond :
« Nuit sans lune………ivre mort ……esclave noire tirée du fond de la cale…. quatre jours de mer de Montevideo…….océan  démonté…. Je l’ai appelé à la maneuvre…. Il n’a pas vu venir la lame…………n’avait pas la moindre chance » .
Maître Jean n’a fait aucun commentaire. Quand ils se sont quittés leur poignée de main a été un peu plus longue que d’habitude.
Plus tard Rosemarie s’est mariée. Elle a donné trois fils et une fille à un homme pour qui elle n’a jamais éprouvé plus que de l’estime. Elle l’a épaulé de son mieux, occupant une place infiniment plus grande que celle de sa mère dans la conduite des affaires. Durant toutes ces années, lorsqu’elle sortait de la maison, le miroir inchangé lui renvoyait l’image d’une femme stricte et sévère au regard bleu intimidant. Elle n’a pas vécu pour être heureuse, mais pour porter haut l’orgueil de sa maison.
Au fond d’elle a subsisté une part de rêve que personne ne connaissait. Au fil des ans, Jean-Marie est devenu plus beau, plus intelligent, plus spirituel qu’il ne l’avait jamais été de son vivant.
Au soir de sa vie, Rosemarie a porté en terre le mari que son père lui avait donné. Elle s’est surprise à éprouver un vague chagrin . Un moment, elle s’est demandé si celui qui l’avait accompagnée plus de trente cinq ans  ne valait pas, finalement, le fantôme connu l’espace d’un printemps. Elle a failli comprendre l’erreur de sa vie, puis s’est reprise, a chassé l’insupportable idée, et a recomposé son personnage d’acier.

Lorsqu’elle s’est éteinte, avec elle a disparu le dernier souvenir que Jean-Marie avait laissé sur terre. Son âme libérée a rejoint l’enfer qui l’attendait.                    

mercredi 17 décembre 2014

Le crime était parfait

Le crime était (vraiment) parfait
Le commissaire Cataleau, la mine gourmande, tendit pour la troisième fois son assiette à son
épouse, qui le regardait d’un air faussement sévère :
- Ce n’est pas possible ! Cet homme est un puits sans fond ! dit-elle, comme si elle
s’adressait à un témoin horrifié de la voracité de son époux.
Prenant la mine résignée, elle lui resservit une dernière paupiette, accompagnée d’une portion
de tagliatelles.
- C’est tout ? se plaignit-il.
- C’est tout ! C’est tout ! Tu en as déjà mangé cinq de paupiettes ! Ils peuvent courir les
bandits ! Ce n’est pas le commissaire Cataleau qui va les rattraper !
De fait, Roger Cataleau ne présentait pas une allure spécialement sportive. Il était sauvé par sa
stature, plus d’un mètre quatre vingt cinq, mais la balance, qu’il accusait de dérèglements, lui
attribuait régulièrement ses cent dix kilos.
- Et avec ça, qu’est-ce que tu nous a prévu comme dessert ? demanda-t-il sans vergogne.
Après la bordée de protestations d’usage, Thérèse lui servit une bonne portion de la tarte aux
fraises qu’il avait entraperçue dans le frigo en rentrant de sa matinée de travail.
Sur le coup des deux heures, le commissaire reprit le chemin du travail d’un pas un peu trop
lourd. Fort heureusement les Cataleau habitaient à une demi-heure à pied  du commissariat ;
trajet que Roger accomplissait quatre fois par jour, ce qui l’avait pour l’instant sauvé des
conséquences  néfastes  de ses écarts alimentaires.
Lorsqu’il arriva au commissariat, il fut aussitôt interpellé par l’inspecteur Frenaut
- Commissaire ! Nous avons un mort sur les bras !
- Un crime ?
- Je ne sais pas. C’est un mort étrange !
- Venez m’expliquer ça, demanda le commissaire en conduisant l’inspecteur vers son
bureau.
Une fois installé, Frenaut fit son rapport.
- Ca c’est passé ce matin au marché, sur le coup des midi. Les témoins ont vu courir un
homme corpulent, totalement écarlate, qui avait les yeux qui lui sortaient de la tête. Il
paraissait totalement affolé. A la hauteur de la boucherie Gras double, il a soudain poussé
un grand cri et  s’est effondré raide mort. Le docteur Sauvet qui passait par là n’a pu que
constater le décès.
2
- Rien n’indique que ce ne soit pas une mort naturelle, fit remarquer le commissaire avec
bon sens.
En effet, reprit l’inspecteur. Cependant la suite est troublante.
Alléché, le commissaire se pencha sur son bureau.
- Quelques minutes après le décès, une femme est arrivée sur la scène du drame. D’après les
témoins, elle paraissait totalement insensible. Elle s’est approchée du corps, a appuyé son
pied sur lui et a annoncé d’une voix totalement froide : « C’est mon mari ! ».
- Peut-être n’est elle pas très démonstrative, hasarda le commissaire.
- Le pire, reprit l’inspecteur, est que le docteur Sauvet est précisément le médecin de
famille du couple.
- Oh !
- Et il n’a même pas reconnu son patient !
- Comment cela est-il possible ?
- Je n’en sais rien. Lorsqu’il a vu la femme, il l’a parfaitement reconnue, mais il lui a fallu
un moment pour constater que le mort n’était autre que son mari.
- Tout ceci est bien étrange. Connaît-on la raison exacte du décès ?
- Arrêt cardiaque.
Le commissaire rit :
- Nous voilà renseignés !
L’inspecteur, un peu vexé reprit :
- Compte tenu des circonstances, j’ai pris l’initiative de demander une autopsie.
- Très bien mon garçon ! le félicita le commissaire, un rien paternaliste. Je crois que nous
devons conduire une petite enquête de voisinage. Allez voir la concierge de leur
immeuble. Glanez ce que vous pouvez sur le couple. De mon côté, je vais voir le médecin.
Mais au fait, comment s’appelait le défunt ?
- Georges Galtier , et sa femme Alice, née Clérembart. 
Les deux policiers se séparèrent. Il ne fallut qu’un quart d’heure à Cataleau pour se rendre au
cabinet du docteur Seringue. Celui ci le reçut entre deux consultations.
- Que puis-je pour vous monsieur le commissaire ?
- Vous avez été le premier témoin du décès de Monsieur Galtier. C’était votre patient
paraît-il et vous ne l’avez même pas reconnu ! Pouvez vous m’expliquer ça, docteur ?
3
- En effet, j’ai été fort surpris. Il faut tout de même que je vous précise que les époux
Galtier étaient bien mes patients, mais je n’avais plus vu Monsieur depuis une bonne paire
d’années.
- Tout de même, on ne change pas tant en deux ans ! fit remarquer le commissaire.
- C’est ce que je pensais le corrigea le docteur. La dernière fois que j’ai reçu Georges
Galtier, c’était un homme dans la force de l’âge, vigoureux et en pleine santé, à part la
grippe qu’il avait attrapée.
- Et alors ?
- L’homme qui est tombé dans la rue était méconnaissable, énorme, apoplectique, rouge, le
nez comme une fraise, défiguré ! Une horreur !
- Comment expliquez vous ça ?
- Je ne l’explique pas ! Je n’avais jamais vu un homme défiguré à ce point en si peu de
temps.
- Diriez vous qu’il pourrait avoir été empoisonné ?
- C’est la question que je me suis posée. Seule une analyse sérieuse pourrait y répondre. 
- Revenons à ce que vous m’expliquiez. Vous ne l’aviez donc plus vu depuis deux ans. Et
avant, venait-il souvent ?
- Souvent, non, on ne peut pas dire. C’est le genre de client qu’on voit trois ou quatre fois
par an.
- Que savez vous d’autre sur lui ?
- A ma connaissance c’était un homme assez aisé. Il n’exerçait pas de profession bien
définie, mais faisait des placements, du négoce de matières premières. Il travaillait de chez
lui.
- Le couple avait-il des enfants ?
- Non, mais c’était une seconde noce. Il avait déjà été marié, mais je n’ai jamais su s’il avait
des enfants.  Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez vous adresser à Maître
Grossouvre, qui était son notaire.
- Comment le savez vous ?
- C’est également le mien et j’avais rencontré Galtier dans la salle d’attente.
A près avoir tiré tous les renseignements qu’il pouvait, le commissaire rendit Sauvet à ses
patients. Il tenta de rencontrer le notaire, mais celui ci était en déplacement. Il prit rendez vous
pour le lendemain matin et retourna au commissariat.
En fin d’après midi, il fut rejoint par l’inspecteur Frenaut, qui entreprit aussitôt  de lui relater
ses découvertes.
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- Ils habitent dans leur immeuble depuis dix ans. La concierge n’a pas été difficile à faire
parler !
- Votre charme naturel a joué, l’interrompit Cataleau, un rien sarcastique.
L’inspecteur prit le compliment au premier degré.
- Elle n’est pas vilaine, reconnut-il.
Puis se reprenant :
- Le défunt se présentait comme négociant. Apparemment, l’appartement est grand et il
avait aménagé une pièce en bureau. Le couple menait une vie normale jusque il y a à peu
près deux ans. Les Galtier recevaient, sortaient, puis soudain il s’est passé quelque chose.
Ils ont cessé de recevoir des visites, lui est sorti de moins en moins et il s’est mis à grossir
de manière démesurée.
- La concierge a-t-elle une explication ? demanda Cataleau.
- Rien de bien précis, à son grand regret, mais elle m’a indiqué les lieux qu’il fréquentait
avant de cesser de sortir.
- Comment le savait-elle ?
- C’est la femme Galtier qui le lui a dit. Apparemment, elle était très jalouse et se plaignait
de le voir trop sortir.
- Intéressant, souligna le commissaire. Faites moi voir vos notes. Tiens, le notaire ! Nous y
revoilà !
Il se pencha sur les gribouillis de l’inspecteur et cocha les noms.
- Demain, je vois le notaire et la brasserie « La rivière d’argent » qu’il fréquentait
assiduiment. Faites les autres. Quand aurons-nous le rapport d’autopsie ?
- Demain après midi.
Les deux hommes se quittèrent.
Le lendemain matin à 9 H 00 le commissaire était dans le bureau du notaire. Après avoir
exposé les motifs de sa visite, Cataleau commença son interrogatoire. Le notaire paraissait
mal à l’aise.
- Je suis troublé, monsieur le commissaire, vraiment troublé.
- Et pourquoi donc ?
- L’évolution de mon client était curieuse. Jusque il y a  peut-être deux ans, il paraissait tout
à fait normal.
- Et alors ?
- Bizarrement, il est venu me  trouver et m’a fait souscrire pour son compte une assurance
décès très importante au bénéfice de sa femme.
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- Combien ?
- Deux millions de francs.
- Mazette ! laissa échapper le commissaire.
- Par ailleurs, il m’a fait transférer le maximum de liquidités sur ses comptes à elle.
- Combien ?
- Cinq cent mille francs, a peu près.
- Et encore.
- Il a établi un testament en sa faveur pour le maximum de la part non réservée aux enfants.
- Combien ?
- Un bon million de francs.
- La voilà riche, donc ! Avait-elle déjà du patrimoine.
- Rien en l’épousant. C’est moi qui ai fait le contrat de mariage.
- Vous paraissait-il sous la contrainte lorsqu’il a fait ces actes ?
- Je ne saurais pas vraiment le dire, mais il ne paraissait pas enthousiaste.
- La connaissez vous elle même ?
- Assez peu. C’est lui qui venait me voir. Je l’ai connue au moment de leur mariage.
- Que faisait- elle à ce moment là ?
- Elle était infirmière. Elle a arrêté de travailler lorsqu’ils se sont mariés, il y a une dizaine
d’année.
- Avez-vous beaucoup vu Monsieur Galtier ces derniers temps ?
- Non, il se faisait de plus en plus rare et il a connu une telle transformation physique. Je
pense qu’il est tombé malade.
- Avant l’assurance et le testament ?
- Non, quelques mois après. Puis-je vous demander commissaire de quoi il est mort ?
- Nous ne le savons pas encore, Maître. L’autopsie est en cours.
Ayant glané ces renseignements, le commissaire prit congé du notaire. Il décida de repasser
par le commissariat avant de poursuivre ses investigations. L’inspecteur l’attendait tout excité.
- Commissaire, j’ai du neuf !
- Quoi donc ?
- Il semble que la victime ait entretenu une relation adultérine pendant au moins un an.
- Avec qui ?
- Je n’ai pas réussi à savoir. Mais la liaison aurait cessé, il y a environ deux ans.
- Tout se recoupe ! Que savez vous précisément ?
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- Il semble qu’il prenait prétexte de déplacements d’affaires, mais qu’il n’allait que cinq
rues plus loin pour passer la nuit avec sa maîtresse à la brasserie de « La rivière d’argent »
- Il passait la nuit à la brasserie ? s’étonna le commissaire.
- C’est une brasserie, qui fait aussi hôtel, le rassura Frenaut.
- Ouf ! j’ai craint le pire ! soupira Cataleau.
Frenaut se demanda ce que le commissaire avait imaginé, mais n’osa pas poser la question.
   
A onze heures le commissaire était à la brasserie. Il n’eut pas de mal à convaincre le patron de
venir s’installer à une table un peu isolée pour pouvoir discuter tranquillement. Grand prince,
le tenancier lui offrit même un apéritif que Cataleau n’eut pas le cœur de refuser, sous le
vaseux prétexte de ne pas rompre le précieux lien de confiance établi avec un témoin clé. 
Le fait est que la méthode réussit, car ce dernier ne fit pas de difficultés pour se mettre à table.
- Le Georges ! Ah ! Quel gaillard ! Quel tempérament ! Il retrouvait tous les jeudis la
Simone. Je leur louais la chambre 4. Ils faisaient un tintamarre !
- Simone comment ?
- Simone Galapiat !
- La morte ? La femme du boucher ? Celle que son mari a égorgée il y a six mois ?
- Ben oui ! Ca devait bien arriver avec la vie qu’elle menait. Il était fou de jalousie. Le jour
ou la boulangère l’a dénoncée, son sang n’a fait qu’un tour et il a zigouillé sa femme et
son amant, le boulanger.
- Jusqu’à quand a duré la liaison entre Georges et Simone ?
- Jusqu’à ce que sa femme ait découvert le pot au rose.
- Comment a-t-elle fait ?
- Je pense que quelqu’un a du l’informer. Il ne se cachait même pas. Elle ne pouvait pas ne
pas l’apprendre. Un soir, elle est arrivée à la brasserie et elle est montée directement à la
chambre. Elle avait une canne à la main. On a entendu des cris  et des noms d’oiseaux. il
est ressorti en tenant son pantalon à deux mains avec sa femme qui le poursuivait en lui
donnant des coups de canne sur la tête.
- Et après ?
- Je ne sais pas s’il a eu honte, mais il n’est plus jamais revenu.
- Et Simone ?
- Pas plus impressionnée que ça. Elle riait en sortant. La semaine suivante, elle arrivait avec
un nouveau.
- Et alors ?
7
- Avec lui ça a duré un an, puis ensuite il y a eu le boulanger et la fin que vous connnaissez.
- Donc, ça fait combien de temps de cette affaire ?
- Un peu plus de deux ans, je dirais.
- Mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien raconter à son mari la Simone pour s’absenter ainsi
tous les jeudis soirs ?
- Elle était complice avec une vieille tante, qu’elle était supposée aller voir toutes les
semaines ! C’est un miracle que son mari l’ait crue aussi longtemps.
- Avait-elle peur de lui ?
- Oui, très peur ! C’était vraiment un violent ! Mais je crois que la peur doublait son plaisir !          
Cataleau se crut obligé d’offrir lui aussi sa tournée. Une heure après il connaissait tout de la
vie tourmentée de Simone Galapiat, qui l’avait inéluctablement conduite vers sa fin tragique.
Après le déjeuner, qu’il prit chez lui comme à son habitude, le commissaire retrouva
l’inspecteur Frenaut au bureau. Leurs échanges de renseignements les conduisirent vers la
seule solution qui s’imposait.
- Récapitulons, dit Cataleau, plus pour lui même que pour son adjoint, nous avons un
mobile, la jalousie ; nous avons le principal bénéficiaire du décès, la veuve avec son
assurance vie et son testament. Tout converge pour penser que Thérèse Galtier a pris une
part active dans la disparition de son mari. Il ne nous reste plus qu’à savoir comment et
l’affaire est résolue. Une des plus faciles de ma carrière. Jamais un assassin ne s’était
autant découvert. Allons voir le médecin légiste et nous n’aurons plus qu’à faire venir la
dame et la cuisiner. On va passer pour des fins limiers à peu de frais !
Les deux policiers sautèrent dans une voiture de service et se dirigèrent vers la morgue. Au fil
des ans et des affaires, ils avaient appris à connaître le médecin légiste et à avoir une grande
confiance dans ses jugements.
- Alors docteur, comment nous l’a-t-on tué ce client ?
- Il s’est tué tout seul, je le crains, répondit le toubib.
- Comment ça ?
- Crise cardiaque liée à une très mauvaise hygiène de vie. Notre gaillard mangeait trop et ne
pratiquait aucun exercice. Je n’ai jamais vu un taux de cholestérol pareil. Le cœur était
noyé dans la graisse et les muscles atrophiés.
- Etes -vous sur qu’il n’a pas été empoisonné ?
- Aussi sur qu’on peut l’être, j’ai vérifié tout les poisons classiques, comme l’arsenic et tout
ce que l’humanité a pu créer pour se détruire. Mais pourquoi tenez vous absolument à ce
qu’il ait été tué ?
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- Sa veuve paraissait très satisfaite !
Le docteur s’esclaffa :
- Si on devait arrêter toutes les veuves joyeuses, il faudrait en construire des prisons !
- Oui, mais dans son cas c’est un décès qui  rapporte gros à la veuve, assurance, héritage en
sa faveur. Pour ceux qui n’ont pas peur, elle devient un bon parti !
- Vous faites bien de me prévenir plaisanta le médecin . Je crois que je vais garder ma
femme. Elle crie, mais elle n’est pas vraiment dangereuse !
- Docteur, pouvez vous approfondir vos investigations, je voudrais vraiment en avoir le
cœur net.
- Je veux bien poursuivre, répondit le médecin après un moment de réflexion, mais
pourquoi ne lui demandez vous pas tout simplement comment elle s’y est pris ?
- C’est une idée, répondit songeur le commissaire. Combien de temps vous faut-il pour
poursuivre vos analyse ?
- Dans cinq jours, j’aurai testé tout ce qui peut être connu comme substance nocive.
Les deux policiers quittèrent le médecin légiste, fort marris des résultats de l’autopsie.
- Je crois que je vais convoquer la veuve, annonça Cataleau.
- Il faut faire attention, commissaire, le prévint Filoche. Si vous accusez une pauvre veuve
et qu’elle se révèle innocente, vous allez avoir votre tête dans tous les journaux pour
incarner le salaud de service !
- J’irai en douceur, le rassura le commissaire.
Le soir même un courrier partait pour la veuve, la convoquant comme témoin pour le mardi
suivant. Le matin même de l’audition, le commissaire reçut le rapport complémentaire du
médecin légiste, tout aussi négatif que le premier et qui le laissa sur sa faim.
La veuve était une belle femme, vétue de noir et portant un air d’autorité qui aurait
désarçonné des gaillards moins aguerris que le commissaire. Elle ne manifestait pas le
moindre signe de chagrin.
Cataleau choisit d’attaquer sur un ton humain.
- Chère madame, je suis désolé de devoir vous distraire de votre chagrin et je vous présente
mes plus sincères condoléances. Néammoins, je dois vous poser quelques petites
questions rapides pour boucler mon dossier.
- Gardez vos condoléances et ne croyez surtout pas que je suis chagrinée, le coupa la veuve.    
Un peu interloqué, le commissaire resta quelques instants sans voix. Il réfléchit un moment
puis décida de prendre le risque d’attaquer Thérèse Galtier veuve de front.
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- Je voudrais que vous soyez consciente Madame que tout ce que vous allez dire désormais
pourra être retenu contre vous ?
- Retenez, retenez ! rétorqua la femme, un rien sarcastique.
- Madame, nous avons mené des investigations sur les circonstances qui ont précédé la mort
de votre mari. Vous aviez toutes les raisons de lui en vouloir. Il vous a trompée pendant
un an au vu et au su de tout le quartier. Sa disparition est pour vous une excellente affaire.
Vous êtes une veuve riche !
- Suggéreriez-vous commissaire que je suis pour quelque chose dans la mort de mon mari ?
Le commissaire recula  prudemment :
- Je ne suggère rien, je ne fais que constater l’évidence. Votre attitude confirme que son
décès ne constitue pas une perte pour vous.
- Certes pas. Je n’ai jamais entendu dire que le chagrin  soit obligatoire.
- Loin de moi l’idée de le suggérer, la rassura le commissaire. Avouez cependant que la
situation est troublante.
La veuve resta un moment silencieuse, puis reprit la parole.
- Je vais vous faire gagner du temps commissaire.
- Et comment ça ?
- Soyons clair, j’ai tué mon mari.
- Je vous ai prévenu madame que tout ce que vous dites peut être retenu contre vous.
- Non seulement je l’ai tué, mais en plus je vais profiter tranquillement de mon héritage et
de l’assurance de ce salaud.
- Expliquez moi ça, madame.
- Tout a commencé il y a deux ans. La concierge m’a appris  ce que tout le quartier savait
déjà.
- Vous ne vous en doutiez pas ?
- Je n’avais pas envie de le voir. J’ai bien été obligée d’accepter la réalité.
- Vous vous êtes donc rendue à la brasserie ou il rencontrait sa maîtresse.
- Je vois que vous êtes au courant. J’étais folle de colère et le pire c’est la manière dont ce
lâche a accepté de se faire traîner dans la rue. J’avais honte pour lui.
- Et alors ?
- De ce jour je l’ai pris en haine et j’ai décidé de le supprimer.
- Vous avez été longue.
- Oui, mais je ne voulais pas être cocu deux fois. Je voulais de l’argent et ne pas encourir
les foudres de la justice.
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Le commissaire leva les sourcils surpris.
- Je l’ai enfermé à la maison.
- Comment avez vous fait.
- Je l’ai menacé d’aller le dénoncer au mari de sa maîtresse. Il en avait une trouille bleue. Il
avait bien raison d’ailleurs, quand on voit ce qu’il est advenu après.
- Et ensuite ?
- Je lui ai fait faire son testament et je lui ai fait prendre une assurance décès.
- Ca ne l’a pas inquiété ?
- Si, mais je lui ai expliqué qu’il était tranquille pour au moins un an, sinon l’assurance ne
marchait pas. Je lui ai laissé le choix entre se faire écorcher vif tout de suite par le boucher
ou rester à ma merci.
- Ce n’était pas vraiment un choix !
- Effectivement ! avoua-t- elle avec un rictus mauvais.
- Je ne comprends toujours pas comment vous l’avez tué.
- Avec une fourchette ! mon cher commissaire.
- Je ne saisis pas.
- Je l’avais à ma merci. J’ai commencé à le gaver comme une oie. Je lui ai préparé les plats
les plus lourds, les plus gras ! J’en ai mis du saindoux, de la graisse de canard, du sucre.
Ce porc, qui s’ennuyait à mourir mais n’osait pas sortir, y prenait goût à mes petits plats
que je lui préparais haineusement. Chaque fois que je rajoutais une cuillère de crème
fraîche, je me disais que son enfer approchait.
- A-t-il appris l’affreuse mort de son ancienne maîtresse
- Oui, mais il était déjà trop tard pour lui. Le boucher a été arrêté, mais lui avait déjà pris
quarante kilos.
- Aucun médecin ne l’a mis en garde ?
- Un médecin ? Quel médecin ? Autrefois il allait voir le docteur Sauvet parce que c’est moi
qui lui disais d’y aller. Il a suffi que je ne dise plus rien pour qu’il arrête d’y aller.
- Comment finalement l’avez vous achevé ?
- Il ne sortait presque plus. Le jour de sa mort je l’ai obligé à venir avec moi en voiture. J’ai
fait semblant de tomber en panne et je lui ai dit que nous devions rentrer à pied. Lorsque
nous sommes arrivés en bas du cours du marché, il soufflait déjà comme un bœuf. Il ne
manquait plus que le coup de grâce.
- Comment avez vous fait ? demanda le commissaire effaré.
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- Tout d’un coup, je lui ai dit « Mon Dieu, j’ai laissé la daube sur le feu, elle va être
totalement carbonisée »
- Et alors ?
- Et alors, il est parti comme un fou en courant ! J’ai continué à marcher tranquillement et
j’ai retrouvé ce vieux porc raide mort moins d’un kilomètre plus loin.
Cataleau était muet de saisissement.
- Et voilà commissaire, maintenant vous allez m’excuser, ce n’est pas que je m’ennuie en
votre compagnie, mais il faut que je m’occupe d’aller récupérer mon argent, dont je
compte bien profiter.
Se levant, la mine sardonique, la veuve terrible se pencha sur le bureau de Cataleau et, avec
une certaine familiarité, enfonça son index dans son  ventre rebondi.
- Mais vous même, cher commissaire, me paraissez fort bien nourri. Etes vous sur que votre
femme ne caresse pas le mêmes projets que moi ?
Sur ces propos fielleux, elle fit demi tour et quitta le commissariat d’un pas alerte.
Le soir, lorsqu’il rentra chez lui, le commissaire Cataleau sentit une bonne odeur monter de la
cuisine. Il ne réussit pas à en éprouver la même joie que d’habitude